Le point sur les origines des RONSARD

 

 

Si nous consultons le dictionnaire, nous pouvons lire : "Pierre de Ronsard, poète français, né au château de la Possonnière, sur la paroisse de Couture-sur-Loir, en 1524, mort à St Cosme-en-l'Isle, près de Tours en 1585."

Tout semble très simple au premier abord : le berceau de la famille Ronsard se trouve dans ce Vendômois que le poète a si souvent chanté. Mais voilà, la réalité ni est pas si simple, et si nous sommes certains que le poète et ses ascendants immédiats sont vendômois, nous sommes moins catégoriques pour ses ancêtres - du côté paternel - qui ont vécu au XIVe siècle. Et l'on peut dire que Ronsard n'a rien fait pour simplifier la tâche de ses futurs biographes.

Dans "Le Bocage" (1554), Ronsard publie un poème autobiographique adressé primitivement à Pierre Paschal qui lui avait demandé des documents pour étoffer l'éloge qu'il avait promis de lui consacrer. Cet éloge étant resté à l'état de projet, Ronsard va adresser son élégie à son ami Remy Belleau.

 

          "...Or, quant à mon ancêtre, il a tiré sa race

D'où le glacé Danube est voisin de la Thrace.

Plus bas que la Hongrie, en une froide part,

Est un seigneur, nommé le Marquis de Ronsard,

Riche en villes et gens, riche d'or et de terre.

Un de ses fils puînés, ardent de voir la guerre,

Un camp d'autres puînés assembla hasardeux,

Et quittant son pays, fait capitaine d'eux,

Traversa la Hongrie et la Basse Allemagne,

Traversa la Bourgogne et toute la Champagne,

Et soudard vint servir Philippe de Valois

Qui pour lors avait guerre encontre les Anglais.

Il s'employa si bien au service de France

Que le Roi lui donna des biens à suffisance

Situés près du Loir, puis du tout oubliant

Frères, père et pays, Français se mariant

Engendra les aïeux dont est sorti le père

Par qui le premier je vis cette belle lumière."...

 

          Et voilà le problème posé.

 

Deux alexandrins :

                        "Or, quant à mon ancêtre, il a tiré sa race

D'où le glacé Danube est voisin de la Thrace"

vont suffire à déclencher une polémique qui a vu son apogée dans le premier quart de notre siècle et qui, après une cinquantaine d'années d'accalmie, s'est réveillée en 1976.

 

*  *

*

 

Nous allons essayer d'examiner les principales étapes de cette "Affaire Ronsard".

 

- Claude BINET, ami de Ronsard, publie en 1586 un "Discours de la vie de Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois". Il reprend à la lettre les termes mêmes de l'élégie à Belleau et dès les premières lignes de sa biographie du poète, on peut lire: "Pierre de Ronsard est issu d'une des nobles familles de France, de la Maison des Ronsards, au pays vendômois, l'antiquité de laquelle est assez avouée et remarquée des plus curieux pour avoir tiré son origine des confins de la Hongrie et de la Bulgarie, où le Danube voisine de plus près le pays de Thrace qui devait, aussi bien qu'à la Grèce, donner à la France le surgeon d'un second Orphée : auquel lieu se trouve une seigneurie appelée le Marquisat de Ronsard. Et l'étymologie de ce nom en montre quelque chose: Rossard signifiant en la langue du pays comme qui dirait "coeur chevaleureux" : aussi les armes de cette maison semblent l'exprimer, ayant pour timbre un cheval, et dans l'écusson trois poissons qu'on dit en même langue se nommer "ross", c'est-à-dire chevaux, et se trouver dans le Danube. De ce Marquisat de Ronsard sortit un puîné nommé Baudouin, qui, se voulant faire voie à l'honneur par les armes, assembla une compagnie de gentilshommes puînés auxquels il fit traverser toute la Hongrie et l'Allemagne, gagnant la Bourgogne pour venir en France qui était lors le champ de vertu, et s'offrit au Roy Philippe de Valois, lors empêché en une grande guerre contre les Anglais."

 

- En 1586, Du Perron et Georges Critton font tous deux l'éloge funèbre de Ronsard. Chez le premier, on peut lire : "Les ancêtres paternels de Ronsard viennent de la Moravie, province située entre la Pologne et la Hongrie". Quant au second, il précise que "le capitaine venu au service de Philippe VI était le fils aîné d'un comte de Ronsard qui habitait la Thrace: c'est de cet homme que descend celui dont la Thrace peut à juste titre se glorifier de nous avoir donné un Orphée français comme jadis elle avait donné aux Grecs le leur".

 

Il faudra attendre un siècle pour voir cette thèse de l'origine danubienne des Ronsard mise en doute.

- Pierre Bayle, dans son Dictionnaire, en 1696, à l'article "RONSARD" , écrit: "Je crois que nous pouvons mettre tout cela au nombre de tant de chimères que la plupart des maisons nobles racontent de leurs premiers fondateurs. Elles aiment passionnément à se dire issues des pays les plus éloignés et de quelque cadet de noble race, brave aventurier dont les beaux exploits méritèrent cent récompenses du Prince qu' il vint servir".

 

Et nous arrivons au XIXe siècle.

- Sainte-Beuve admet l'origine bas-danubienne des Ronsard, et à sa suite, de nombreux biographes.

Les pays danubiens qui se reconnaissent dans les vers de l'épître à Belleau, vont chercher une confirmation des prétentions du poète, et ils vont "trouver".

           - Ainsi, en 1853, le poète roumain Alecsandri affirme que l'ancêtre de Ronsard était un bano hongrois du nom de Marucini, qui, en se fixant en France, aurait traduit littéralement son titre et son nom de famille, changeant "bano" en Marquis, et "Marucini" qui signifie "ronces",en Ronsart.

          - C'est cette thèse que P. Blanchemain reprend dans l'étude qu'il fait sur Ronsard en 1867.

- La même année, M. de Rochambeau publie un ouvrage très complet sur "La Famille Ronsart". Il confirme l'origine bas-­danubienne de la famille, et chose nouvelle, il donne des preuves de l'existence irréfutable de ce Baudouin de Ronsard, venu au service de Philippe de Valois, puisque, dit-il, "on le voit figurer dans les actes de 1328 à 1340".

- 1874 : nouvelle étape dans cette polémique sur l'origine des Ronsard. Un numismate d'Orléans, M. Chabouillet, dans les Mémoires de la Société Archéologique de l'Orléanais ("Notice sur une médaille inédite de Ronsard") affirme : "On paraît disposé à adopter complaisamment l'opinion purement légendaire qui veut que Ronsard soit issu d'une noble et ancienne famille de la Hongrie, de la Moravie ou de la Roumanie [...] Je n'accuse pas le poète d'avoir inventé cette légende : il se peut qu'il l'ait trouvée établie et enracinée dans sa famille, mais il y avait partout de ces légendes, et la critique moderne ne les accueille généralement qu'à bonnes enseignes, lesquelles manquent ici [...] J'avoue que je ne crois pas du tout au Marquis de Ronsard, contemporain de Philippe de Valois" .

- Dix ans plus tard, en 1884, l'Abbé Froger, dans la Revue Archéologique du Maine, ne réfute pas l'origine bas-danubienne des Ronsard, mais il s'interroge sur l'existence de Baudouin: "Les actes dont parle Rochambeau et prouvant l'existence de Baudouin, où sont-ils, que disent-ils? S'ils existent, il aurait fallu les citer avec les indications précises  qu'exige la critique." Il ajoute que "lors du recensement de la noblesse authentique ordonné par Louis XIV, vers 1667, les Ronsard furent exclus des listes provisoires; c'est seulement après la protestation de l'un d'eux, et un procès, qu'ils furent réinscrits au nombre des gentilshommes de la Généralité d'Orléans".

- En 1891, un littérateur hongrois, Szamota, cité par L. Bezard, réfléchit sur l'endroit où le Danube voisine de plus près la Thrace. Pour lui, c'est Sistova, milieu de la courbe que décrit le Danube pour constituer la frontière septentrionale de la Mésie, aujourd'hui la Bulgarie, qui se trouve entre le Danube et la Thrace, aujourd'hui la Roumélie orientale. Au milieu de la Bulgarie, se trouve, au sud de Sistova, la ville de Tarnovo qui signifie "lieu rempli d'épines"
(du bulgare "Tarn"). Baudouin venant en France, aurait été prié de changer son nom par trop bulgare, et n'eut qu'à traduire Tarnovo en Ronsart (cf. doc. 1 et 2).

 

1. Les pays danubiens

 

- 1904 : H. Longnon, dans sa "Thèse de l'Ecole des Chartes", est catégorique. Dans le premier chapitre, il traite de la "Légende du Marquis de Ronsard: sa fausseté". Dans le deuxième chapitre, il prouve que le nom de Ronsard remonte au XIe siècle.

- La même année, l'Abbé Froger, dans les Annales Fléchoi­ses, constate l'existence, en 1293, d'un Olivier de la Possonnière, ecuyer, marié à Jeanne Tiercelin. "Tout me porte à croire, ajoute-t-il, que ce personnage est un des ancêtres paternels du poète car :

1- Parfois ils étaient désignés, ainsi, simplement, du nom de leur fief (ainsi, dans les obsèques de Guillaume du Bellay, Loys de Ronsart est appelé "M. de la Possonnière").

            2- L'un d'eux, au XVe s., a également porté le prénom d'Olivier.

            3- Claude de Ronsard, le frère du poète, a également épousé une Tiercelin ."

-En 1909, un érudit vendômois, Jean Martellière, s'intéresse à l'affaire, et écrit dans les Annales Fléchoises un très long article sur "Les origines des Ronssart" dont voici les arguments principaux : "Le roi de France n'a pu donner à Baudouin, à titre de récompense, des biens à suffisance sur les rives du Loir, parce que, pour donner, il faut posséder ; or, jamais, le roi de France n'a possédé la Forêt de Gâtine qui était régie à titre de domaine public, à la fin du Xe s., par les Comtes, de Vendôme aux mains desquels elle était encore en 1573, lorsqu'elle fut coupée par les ordres et pour le profit personnel du duc Henri, roi de Navarre.

D'autre part, s'il y avait au début du XIVe s. un Marquis de Ronsard entre le Danube et la Thrace, et que le Marquis était "riche d'or et de gens, de villes et de terre", c'est que le Marquisat était ancien; il faut admettre par suite que, dès le XIIIe s., peut-être le XIIe, c'était la langue française qui servait à dénommer les fiefs bulgares... Il est bien évident que ce n'est pas le mot français "Ronsard" que l'on peut espérer trouver en Bulgarie, c'est le sens".

         De là, Martellière cite différentes hypothèses : celle d'Alecsandri (1853), celle de Szamota (1891). Ensuite, il signale la présence d'un moulin de Ronzart existant sous ce nom dans la Charte 83 du Cartulaire de Marmoutiers pour le Vendômois, au milieu du XIe siècle, et il conclut : 

          "1- La famille Ronsard tire son nom d'un nom de lieu

2- Ce lieu s'appelait Ronssart

 

3- Parce qu'il était rempli de ronciers qui sont des touffes de "ronsses"

4- C'était an fief bien maigre, peu apte à parer celui qui en portait le nom. Aussi, les Ronsard cherchèrent-­ils à faire fortune à la guerre, où l'on trouve honneurs et profits.

5- Ce nom n'existe pas dans les régions danubiennes

 

6- Il est impossible, s'il n'est qu'une traduction, de le retrouver, parce qu'il est un mot désignant une situation trop commune dans tous les pays.

 

  7- Du XIe au XVIIIe s., ce nom a existé sans interruption aux portes de Vendôme, entre le bourg de Saint­-Bienheuré et celui de la chapelle d'Areines où se trouvaient jadis des édifices gallo-romains détruits au début du Ve s. Leur emplacement et les terrains avoisinants étaient devenus des ronssarts dans lesquels un homme courageux se tailla le domaine de Ronssart... Un de ses descendants, pressé d'ambition, tenta la fortune des armes et réussit, puisqu'il put devenir seigneur de la Possonnière".

         Dans la chronique du Bulletin de la Societe Archéologique du Vendômois de 1909, cet article de M. Martellière est analysé, mais on peut lire :"Où il est impossible de suivre M. Martellière, c'est quand il fait, entre les divers lieux portant le nom de Ronsard, un choix absolument arbitraire et affirme, sans aucune preuve à l'appui, que la famille paternelle du poète est originaire du moulin de Ronsard près d'Areines. Cette conclusion un peu hâtive était pourtant tentante, il faut l'avouer".

-En 1910, un des grands spécialistes de Ronsard, Paul Laumonier publie un "Commentaire historique et critique de la vie de Ronsard par Claude Binet". Dans ses notes critiques, il cite les thèses exposées ci-dessus. Il critique en particulier l'étymologie du nom de Ronsard donnée par Binet :

"Il est vrai que "ross" signifie en allemand "cheval de bataille". Il se peut aussi qu'il y ait dans le Danube des poissons appelés "ross" [...] Mais il est certain que le Loir abonde en rosses, petits vifs du genre gardon qui sont excellents pour la pêche au brochet".

- En 1912, dans son "Essai de biographie de Ronsard", H. Longnon démontre qu'il y avait des Ronsard en Vendômois avant la prétendue arrivée de Baudouin, et donne comme preuve l'existence d'une famille Ronsardi à Parme, en Italie, qui affirme descendre d'un Pierre Ronsard établi en Vendômois avant le XIVe siècle.

       - En 1913, Jean Martellière fait à nouveau le point sur "le berceau de la famille Ronssart" (Bulletin de la Société Archéologique du Vendômois). Il confirme ce qu'il a écrit quatre ans auparavant, mais s'interroge sur l'endroit que le poète a voulu désigner lorsqu'il parle de ce lieu "où le glacé Danube est voisin de la Thrace" : "Où le cours du Danube est-il glacé ? A coup sûr, ce n'est pas à Sistov où sa largeur dépasse deux kilomètres ; plus bas, c'est deux ou trois kilomètres ; il faut donc au contraire remonter" ... C'est dans la froide part qui s'étend des portes de Fer à Vidin qu'il faut chercher le Marquisat de Ronsard. D'après lui, c'est donc "Vidin que le poète a voulu designer : c'est le point extrême, le plus proche de la Thrace où le Danube puisse encore être glacé." D'autre part, à propos de ce fils puîné du Marquis, "s'il s' employa si bien au service de la France", comment se fait-il "qu'aucun chroniqueur n'ait parlé de lui, n'ait cité au moins son nom ?", demande M. Martellière.

- En 1916, une petite "bataille épistolaire" s'engage dans les colonnes du Figaro. Le 5 septembre, Lugné-Poé écrit :"Il est bon de rappeler à nos concitoyens que nous eûmes un Transylvain dont les Roumains sont à juste raison assez fiers et à qui les Lettres Françaises doivent un tribut de reconnaissance. Il s'agit, ni plus ni moins, de Pierre de Ronsard, dont on oublie trop chez nous les origines. Les biographes de Ronsard sont unanimes".

En réponse à Lugné-Poé, Pierre de Nolhac, autre spécialiste de Ronsard, cite Longnon : les Ronsard sont de vieille souche vendômoise. On trouve leur nom depuis l'an 1000 le long de la Vallée du Loir. Les ancêtres certains du poète, depuis le XIVe siècle sont, de père en fils, sergents de la Forêt de Gâtine.

Le 10 septembre, un correspondant soutient Lugné-Poé, en citant la légende roumaine: "Pourquoi les Roumains pleurent-­ils ? Ils pleurent un frère qui est parti, cela à propos du Banul Maracine (le chef Ronce) parti pour combattre à côté des Français.

"Tine spada mea in dar

                             Brav marchize de Ronsard"

(Prends mon épée en don

Brave marquis de Ronsard)."

Le correspondant ajoute que les armes des Ronsard seraient celles d'un district roumain: celui de Romanieul-Sarat.

 

 

2. La Bulgarie entre 1218 et 1241

 

Le lendemain, le Figaro publie une lettre d'Auguste Dorchain qui réfute les arguments de ce correspondant. Pour lui, la légende date de 1853, date à laquelle le poète roumain Alec­sandri était venu a Paris pour étudier nos vieux auteurs et aurait lu l'élégie de Ronsard à Belleau. Il aurait, à partir de là, forgé une légende et "si les deux vers cités ne sont pas tirés du poème d'Alecsandri, ils ne peuvent l'être que d'une œuvre au moins aussi récente; car ce "brave marchise de Ronsard" n'a rien d'archaïque, mais au contraire, il "pue étrangement sa modernité [...] Quant aux armes des Ronsard, qui seraient celles du district roumain de Romanieul-Sarat, elles pourraient être aussi celles de toutes les provinces, villes ou familles où figurent trois poissons. "

 

(Note de l'auteur : En cela, on ne peut que donner raison à Auguste Dorchain. Un examen rapide de l'Armorial Général de Rietstap ne nous donne pas moins de 20 familles portant des armes identiques: "d'azur à 3 poissons d'argent l'un sur l'autre". On trouve les Baisi (Bologne), Barbieri (Vicence), Van der Beeck (Thorn-Lim­bourg), de Bruin et de Bruyn (Hollande), Van Derfelden (Li­vonie), Düelau (Saxe), Gadow (Poméranie), Heerkens (Hollande), Maudet du Verger (Maine), Penaot (Bretagne), Pesciolilini (Bolo­gne), Schull (Hollande), Seru  (Le Mans), Sommerfeld de Falken­hayn (Silésie), de Sond (Dordrecht-Hollande), Spieringshoek (Rotterdam), Topfer (Saxe)... Et une bonne trentaine de familles possèdent les mêmes armes avec des émaux différents. Cette liste n'est pas exhaustive. Beaucoup de communes possèdent également les mêmes armes avec les mêmes émaux ou des émaux différents – et pas uniquement en France)

 

- Et nous nous acheminons vers 1924 ,où le Vendômois s'apprête à fêter comme il se doit le 400eanniversaire de la naissance de Ronsard. Les plus grandes personnalités assistent à ces fêtes; les discours se succèdent et, parmi eux, il en est un remarquable, c'est celui du Prince Cantacuzène représentant le ministre de Roumanie. Pour lui, l'origine bas-danubienne de Ronsard repose sur deux légendes roumaines assez semblables :

 

1- Ronsard serait le "descendant en ligne directe d'un croisé vendômois égaré sur nos rives après avoir accompagné en Terre Sainte Baudouin de Flandre, gendre du Roi de France... Après l'assassinat de Baudouin, les compagnons de ce prince, errant sur les bords du Danube, le traversèrent et vinrent se fixer dans le pays roumain qu'on distingue du nom d'Olténie. Ils y firent souche, mais demeurant fidèles à la patrie lointaine, au premier appel de la France, ils quittèrent leur foyer étranger.

   2- Les Croisés ayant combattu et souffert sous la bannière de Baudouin assassiné par les Bulgares, et se méfiant à bon droit de demeurer dans le pays où leur chef avait subi un si horrible sort, s'installèrent en Valachie et y prirent femme. L'ancêtre de Ronsard aurait épousé la fille d'un de nos voïvodes, et c'est par les femmes que son illustre descendant, le poète Ronsard, aurait eu dans ses veines quelques gouttes de sang roumain. "

Et le Prince Cantacuzène décrit l'arrivée de cet ancêtre à la Cour du Roi Philippe de Valois, en citant les vers de la légende (que Dorchain attribue à Alecsandri ou à un de ses contemporains) :

"Je suis Roumain des Carpathes

Et je vous amène des soldats

Qui sont prêts, comme moi,

A combattre et à mourir pour vous

En défendant dans les batailles

La France et son honneur...

(Le Roi s'étonne)

-Et comment vous nomme-t-on dans votre pays?

-Je suis le Ban Marucine

                                  L'Olt s'incline devant moi.

-Prends mon épée en don

                                  Brave Marquis de Ronsard".

       Voilà les principales étapes de cette polémique sur les origines de la famille Ronsard. Il semble que les passions se soient apaisées au lendemain de ce 400e anniversaire de la naissance du poète, et tout le monde s'accorde à penser que les Ronsard sont bien d'origine vendômoise, à la suite de Gustave Cohen qui dans son "Ronsard, sa vie et son oeuvre", affirme que "ces origines, telles que les voit l'imagination du poète, qui nous transportent, comme dans un conte, en plein mirage oriental, ont été dégonflées à coups d'épingles comme un ballon de baudruche par les impitoyables investigations de H. Longnon [...] Cette folie d'une plus illustre ascendance n'est pas particulière à notre écrivain", et il donne l'exemple de Baïf, de Saint-Gelais, des Valois qui s'attribuent pour ancêtres les plus illustres personnages de l' Histoire (l'ancêtre de Benvenuto Cellini ne serait pas moins qu'un lieutenant de César) et de la Mythologie (ainsi les Stuart prétendent descendre d'Hercule !)

 

*  *

*

 

Tout semblait donc terminé, mais - comme pour apporter un démenti à l'affirmation de Jean de Bonnefou ("Pierre de Ronsard, Gentilhomme du Danube, Documents peu connus et Réflexions inédites", cité par Gaston Sergheraert dans "Présence de la Bulgarie dans les Lettres Françaises expliquée par l'Histoire") ) qui remarquait : "si les Roumains toujours en mal d'annexion ont eu soin de réclamer le poète, les Bulgares, eux, ont montré de la discrétion ou de l'indifférence" -, voilà qu'en 1976 un écrivain-journaliste bulgare, Lubomir Jordanov, relance la polémique en affirmant qu'il a découvert la preuve de l'origine bulgare des Ronsard. Voici ce qu'il écrit dans la revue "Otetchesvo" du 6 février 1976.

 

NON PAS SEULEMENT UNE PROBABILITÉ

MAIS UN FAIT.

 

      "L'histoire émouvante dont je voudrais vous parler a commencé dans une des salles de la Presse périodique à la Bibliothèque Nationale "Cyrille et Méthode" (de Sofia) pour terminer dans une des salles des Vieux Manuscrits à la Bibliothèque Nationale de Paris, fondée sous le règne de Charles V qui était appelé au XIVe s. "le Sage".

 

      Je feuilletais la presse antifasciste de 1924 et plus précisément le premier journal littéraire hebdomadaire d'Europe "Razvigor" (doc.3)... En cette année, le journal commémorait largement deux anniversaires: les 80 ans d'Anatole France, écrivain contemporain qui avait obtenu le Prix Nobel (1921) ... et le 400e anniversaire de la naissance de Pierre de Ronsard, fondateur de la célèbre Pléiade, dont le nom "est lié à chaque nouvelle idée des lyriques français". C'est ainsi que s'exprime, dans son article "400e anniversaire de la naissance de Ronsard", l'un des rédacteurs du journal "Razvigor", le publiciste et critique D.B. Mitov, on lit les lignes suivantes, capables d'émouvoir le coeur de chaque Bulgare: "Les critiques littéraires polémiquent sur la nationalité de Ronsard ... Ils affirment que la famille de Ronsard vient d' une vieille famille bulgare qui s'est d'abord déplacée en Hongrie après la chute de la Bulgarie sous le joug turc, et, après, en France." Comme preuve de cette thèse, Mitov nous présente l'élégie que Ronsard a envoyée a son meilleur ami Rémi Belleau, autre membre de la Pléiade:

                    (Suit le passage de l'élégie reproduit  au début de cette étude.)

 

Après la présentation de cette poésie, Mitov déclare:

"Des deux premiers vers, on pourrait tirer la conclusion que Ronsard est d'origine bulgare". Il n'est quand même pas catégorique dans ses assertions.

 

 

 

Quelques années plus tard, en 1971, le poème autobiographique de Ronsard est cité par L. Kostov dans sa nouvelle historique "La plume brillée". Dans ses explications, Kostov est catégorique :"Regardez la carte de la Péninsule Balkanique. Ou le Danube est-il le plus près de la Thrace? Au sud de Svitchov : à Tarnovo". Que signifie le nom de Ronsard ? "Rons" signifie "ronce" (en bulgare "tarn") "tarn" a donné Tarnovo (cette étymologie est prouvée) "ard" signifie "d'origine"-"de". Le nom lui-même de Ronsard contient donc son origine :"de Tarnovo". Et s'il y a un siècle, Sainte-Beuve pouvait déclarer que Ronsard était d'origine hongroise..., pourquoi ne pas admettre aujourd'hui avec raison qu'il est d'origine bulgare? Combien de familles de Bogomiles bulgares ont trouvé asile dans le sud de la France à l'époque où l'ancêtre de Ronsard serait arrivé en France? Le nom même de "bougre" est devenu un nom commun : ce nom vient du nom "Bulgare". Ont été appelés "bougres" tous les hérétiques cathares et albigeois poursuivis par l'Eglise catholique". A la fin de ses notes explicatives, Kostov fait la remarque suivante : "Il y a des faits historiques qui n'ont pas encore reçu leur explication et qui attendent que l'historien fasse sur eux la lumière véritable."

 

Il faut avouer que, entrant dans la Bibliothèque Nationale à Paris, en décembre 1975, je portais dans mon cœur les pensées émouvantes de Mitov sur l'origine du grand poète français Pierre de Ronsard. Quelques auteurs français affirment que dans la poésie autobiographique du créateur de la Pléiade, il y a de la fantaisie - (Note de l'auteur : cf. Gustave Cohen : "Ronsard, sa vie et son œuvre", page 26, et Paul Laumonier : "Ronsard et sa province", page XIII) - et que c'était une habitude des poètes et écrivains de ces temps-là de chercher une illustre ascendance. Malgré cela, j'avais la profonde conviction que quelque part, dans quelque auteur ou dans quelque document était cachée la réponse a la question. Il faut ajouter que, par une ironie du sort, j'ai trouvé la clé de cette énigme chez le critique historique et littéraire Pierre Champion, auteur de l'œuvre capitale "Ronsard et son temps" éditée à l'occasion du 400e anniversaire de la naissance du poète, où Champion nie catégoriquement l'origine non-française du classique français.

 

C'est justement dans cette œuvre que j'ai trouvé une note qui m'a dirigé vers le tableau généalogique de la famille de Ronsard, se trouvant dans la section "Vieux Manuscrits" de la Bibliothèque Nationale, sous le numéro 2540, Dossier 56832.

 

C'était un samedi matin de décembre. Paris se préparait pour les fêtes de Noël, et moi, je feuilletais les vieux manuscrits de l'ancienne Bibliothèque du Roi, jaunis et durs comme du papyrus. Je regardais fixement les caractères de l'ancienne écriture française, difficiles à lire. Je cherchais la confirmation de l'autobiographie lyrique de Ronsard.

 

Tout à coup, mon regard tomba sur une feuille jaunie, ressemblant à une information généalogique, conservée dans la Bibliothèque royale, et portant le n° 30, qui dit littéralement :

 

"Baudouin de Ronsard, DE BULGARIE,

capitaine des Hongrois qu'il amena en France

au Roy Philippe de Valois contre les Anglais

en M.de Ronsard son fils

s'établit dans le Vendômois où il se maria.

Louis de Ronsard, Maître d'hôtel du Roy,

chevalier de Saint-Michel,

épousa Jeanne Chaudrier

alliée aux maisons de Bouchage et de la

Tremoille,

eut :

Pierre de Ronsard, né au château de la Possonnière

en Vendômois, 1524, page du Dauphin français,

puis du Roy Charles IX qui le fit Abbé

de Bellozanne, Prieur de Saint-Cosme-lès-Tours.

Prince des poètes de son temps, mort 1585"  (doc. 4)

 

Je regardai plusieurs fois avec émotion le renseignement jauni de la Bibliothèque Nationale. Je comparai, et j'établis l'identité entre les faits cités dans ce document et les détails de la vie de Ronsard exposés dans les œuvres de ceux qui l'ont étudiée. Et ces petits mots "DE BULGARIE" manquant dans tant de nombreuses études me prouvèrent inébranlablement la sincérité et la vérité de l'affirmation de Ronsard qui disait que "son lointain ancêtre vient d'où le glace Danube est voisin de la Thrace".

 

A présent que la vérité,  longtemps contestée, brille grâce à l'irréfutabilité du
vieux document français, pourrons-­nous voir dans la ville-capitale * des ancêtres de Ronsard un musée de ce Titan littéraire de la Renaissance qui a suivant ses propres aveux, puisé de la sève vitale dans ses ancêtres bulgares ? "

 

* (Note de l'auteur : Véliko Tarnovo a été, en effet, la capitale du second royaume bulgare de 1186 à 1393)

 

4. Document "découvert" en 1975

par Lubomir Jordanov

 

 

*  *

*

 

 

Avant de poursuivre, il nous faut nous arrêter à cette "découverte" de L. Jordanov. Le document cité est connu de ceux qui ont réfuté la thèse des origines bas-danubiennes de Ronsard. On le trouve même dans le manuscrit de l'Abbé Froger, "Recherches sur la famille Ronsard" (1884), conservé à la Bibliothèque de la Société Archéologique du Vendômois. Cette généalogie figure à la fin de l'ouvrage, dans les pièces justificatives, et est reproduite in extenso, sans commentaire de son auteur, puisque, ne pouvant prouver le contraire, il admet que le poète avait un ancêtre venu de ces lointains pays. Il faut donc s'interroger sur l'exactitude de ce document postérieur à la mort du poète, et dont la plupart des adversaires de la thèse des origines étrangères, quoique le connaissant, ont fait peu de cas. Peut-on lui accorder beaucoup de crédit après avoir lu la remarque de Paul Laumonier ? "Il est certain que les généalogies dressées au XVIe s. étaient le plus souvent fantaisistes. Le Laboureur en a fait une juste critique..., lui qui a écrit :"En ces temps-là, on n'avait pas la méthode de dresser des généalogies sur les titres; on se contentait de traditions et de contes de vieilles pour suppléer au défaut de la mémoire ; à peine savait-on son grand-­père par les règles et, au-dessus de cela, on recevait pour véritable tout ce qu'il plaisait à certains faux antiquaires et véritables visionnaires"..."

D'autre part, se donner des ancêtres étrangers, outre un certain snobisme signalé par Gustave Cohen, est peut-être une solution facile pour toute famille de petite noblesse qui ne peut remonter trop loin dans la recherche de ses ancêtres. C'est le cas de la famille Ronsard a l'époque.

On connaît aussi la vanité des Ronsard qui, suivant les paroles de M. L.A Hallopeau, "ont fait tailler leur blason dans la pierre aussi haut qu'ils ont pu le monter…" Eux qui étaient "avides d'alliance avec les plus illustre familles, n'hésitent pas à s'attribuer des parentés fort discutables. Vers 1515, Loys (de Ronsard) fait sculpter sur sa cheminée les armes de Jeanne de Vendômois, par laquelle les Ronsard prétendaient tenir à la Maison de Bourbon et aux anciens comtes de Vendôme; il cherche encore à se rattacher aux barons de Maillé et peut-être aussi aux barons de Craon", alliance qui ne ferait pas moins de Ronsard le cousin au 16e ou 17e degré de la reine Elisabeth 1ère d'Angleterre... Le poète lui-même était plutôt imbu de cette vanité, lui qui écrivait dans la Préface au lecteur des "Odes" et du "Bocage" de 1550 : "Quand tu m'appelleras le premier auteur lyrique français et celui qui a guidé les autres au chemin de si honnête labeur, lors tu me rendras ce que tu me dois, et je m'efforcerai de te faire apprendre qu'en vain je ne l'aurai reçu". Alors, faire venir ses ancêtres de cette lointaine Thrace qui, d'après la légende a vu naître Orphée, ne le gêne pas du tout, et au contraire ne peut que flatter son orgueil.

 

A tous ces arguments, il nous faut essayer de répondre le plus objectivement possible.

Certes le document "découvert" par L. Jordanov ressemble étrangement à l'élégie de Ronsard ou a l'interprétation qu'en a faite Claude Binet. Certes le document est postérieur à la mort du poète. Il est donc fondé sur les propres dires de celui-ci. Donc faut-il le réfuter totalement lorsque l'on connaît la vanité des Ronsard et les coutumes de l'époque de "fabriquer" des généalogies fantaisistes? Non, car plus bas dans ce poème, Ronsard parle de sa famille maternelle, les Chaudrier, et de leurs alliances, et ses propos sont pratiquement exacts. Pourquoi aurait-il donc menti au sujet de ses ancêtres paternels, puisque, parlant de ceux du côté maternel, il a dit la vérité ?

En somme ce qu'on lui reproche un peu, c'est d'avoir évoqué la Thrace, mais nulle part dans son poème, il n'est question d'Orphée. C'est peut-être l'exaltation de son ami Binet - qui, le premier, le compare à Orphée - qui, plutôt que de le servir, va nuire au poète et va le faire accuser de vanité déplacée.

Enfin, que faut-il penser de l'hypothèse d'une famille d'origine étrangère qui, arrivant en France, aurait traduit son nom? Il existe beaucoup de familles dont le berceau est à l' étranger, qui sont venues se fixer chez nous vers le XIVe et XVe s., justement, et ont, soit traduit fidèlement en français leur nom étranger, soit l'ont simplement francisé ; et là-dessus la plupart des généalogistes semblent d'accord. Inversement, on trouve à l'étranger des familles dont le nom a été adapté au nouveau pays dans lequel elles sont arrivées. Ainsi, la fameuse famille Bulgarini de Bologne partie de Bulgarie au XIVe s., dont le nom évoque le pays d'origine et dont la terminaison est de consonance italienne. Il en est de même de cette famille Ronsardi de Parme, qu'Henri Longnon cite, et dont le nom a été de toute évidence italianisé.


 

 

 

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Lubomir Jordanov, devant tout le scepticisme exprimé à l'annonce de sa "découverte", ne s'est pas découragé. Il a cherché en Bulgarie des arguments et des preuves pour essayer d' étayer son hypothèse. Il faut dire que si, en France, il est difficile de trouver "le" document capable d'apporter la solution à ce problème, la tâche de L. Jordanov n'est pas non plus aisée en Bulgarie quand on sait que ce pays a été pendant cinq siècles "sous le joug" turc -pour reprendre le titre du célèbre roman de l'écrivain bulgare Ivan Vazov- et l'on connaît toutes les exactions auxquelles peuvent se livrer des forces d'occupation. C'est pourquoi, L. Jordanov a recherché surtout dans les archives des monastères qui ont pu être conservées.

 

Et c'est le résultat de cinq années de travaux qu'il est venu présenter en novembre 1980 à Montoire et au Prieuré de Saint-Cosme, en présence des spécialistes et Amis de Ronsard. En voici les principaux arguments :

 

1- Des "rapports" étroits ont existé dès le Haut Moyen-Age entre les peuples bulgare et français, puisqu'ils s'affrontent, comme le rappellent la chanson populaire :

 

                        "Le bon roi Dagobert

                          A assassiné 10 000 Bulguères"

ou encore le vers 2922 de la "Chanson de Roland" rapportant la plainte de Charlemagne :

                        "Contre moi se rebelleront les Saxons et les Bulgares".

 

2- On assiste dès le Xe s., au développement du Bogomilis­me en Bulgarie. Ce phénomène s'étend jusqu'en France où il inspire fortement le catharisme. D'ailleurs ne voit-on pas l'Inquisiteur de Carcassonne définir le catharisme :"Hérésie venant de Bulgarie" ? On retrouve même certains principes du Bogomilisme dans les courants de pensée de la Réforme. Justement, dit L. Jordanov, lorsqu'on connaît l'époque du poète, où les guerres de religions sévissent en France, et où le nom de "bougres", dérive de "bulgares" est associé au souvenir d' une hérésie, comment peut-on reprocher à Ronsard de chercher une "illustre ascendance" dans un pays qui n'était pas alors en "odeur de sainteté" auprès des "catholiques convaincus" dont il était ? Si Ronsard fait cette affirmation, c'est donc qu'elle est vraie, puisque formulé dans un contexte défavorable.

 

3- Si le Bogomilisme est venu de l'Est, un courant inverse a existé dès le XIIe s. avec les croisades, dont le chemin traversait la Bulgarie. Il reste un peu partout dans les régions bulgares des traces du passage des Croisés, telle la Tour de Baudouin à Tarnovo -où fut enfermé l'empereur de Constantinople après avoir été battu par le tsar Kalojan en 1205, à Andrinople -, ou encore les noms de localités tout autour de Sofia, comme l'ancien village d'Orlandovtsi, qui rappelle que le Croisé de la famille italienne des comtes d'Orlando a vécu un certain temps sur cette terre bulgare qu'il a possédée. On trouve également en Thrace, dont les Croisés firent la conquête, des souvenirs de leur passage.

 

4- On déduit de ce qui précède que deux pays "éloignés géographiquement mais proches historiquement" ont eu très tôt des courants qui les ont sillonnés dans les deux sens. Il est donc, à la lumière de tout cela, possible que l'ancêtre de Ronsard soit venu de Bulgarie.

 

5- L. Jordanov présente alors un document retrouvé au siècle dernier à Tarnovo, extrait d'un "synodique" du XIVe s., où l'on peut lire :"Qu'elle soit éternelle la gloire de l'adjudant du roi Priadze et du VOÏVODE BALDU qui ont été tues en défendant la foi de leur souverain."(doc. 5). Et il explique que les titres de noblesse dans son pays n'étaient pas les mêmes que chez nous; on trouve, entre autres, des boyards, des voïvodes ..., ces derniers se situant "suivant l'importance du district qu'ils commandent entre le titre de Marquis et celui de Prince" . Quant au nom de "Baldu", il dérive du latin Balduinus, signifiant Baudouin. Voilà donc un personnage que l'on pourrait appeler le "Marquis Baudouin". D'autre part, à une vingtaine de kilomètres de Tarnovo se trouvent le monastère et la localité de Kapinovo, dont un hameau porte le nom de Baldevo  - c'est-à-dire "qui appartient à Baudouin". Quand on sait que Kapinovo vient du bulgare "kapina" dont la traduction exacte est "ronce", frappé par l'association des deux noms "Baldevo" et "Kapinovo" ainsi que par le document mentionnant le "voïvode Baldu"- document trouvé dans cette région même- , on répond ainsi à M. Martellière qui dit qu'il acceptera de croire à l'origine danubienne des Ronsard quand on aura retrouvé le Marquisat de Ronsard, c'est-à-dire un lieu appelé Ronsard." Le Baudouin signalé dans le document pourrait être "le descendant du fils aîné du "Marquis" de Kapinovo, dont l'un des puînés serait parti entre 1328 et 1340 se mettre au service du roi de France."

Voilà les éléments de la thèse présentée par L. Jordanov lors de sa visite dans notre région; et il terminait en ces termes : "Même si je ne suis pas arrivé à vous convaincre par mes arguments, j'espère que si, un jour, vous traversez notre beau pays, vous n'hésiterez pas à faire un détour par la région de Tarnovo et de Kapinovo où nous avons l'intention de fonder un Musée à la gloire du Prince des Poètes français."

 

 

5. Document extrait d'un synodique du XIVes. découvert

au XIXe s. dans la région de Tarnovo, et où l'on peut lire

- soulignée -  la mention "VOÏVODE BALDU" 

 

 

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L'auditoire de Montoire et de Saint-Cosme a été très intéressé par les propos de L. Jordanov, et le débat qui a suivi a été d'autant plus fructueux que de nombreux spécialistes de Ronsard étaient présents dans le public. On a fait une "mise au point provisoire" sur cette affaire des plus lointains ancêtres du poète, dont on trouvera ci-dessous les principaux éléments.

 

Il est certain que le poème autobiographique a déclenché une polémique dont il est difficile - et sans doute impossible- de trouver l'issue. Le doute subsistera toujours. Il faut bien, cependant, essayer d'analyser toutes les thèses plutôt que de les réfuter systématiquement suivant le camp dans lequel on se situe.

 

1- Ronsard tient cette légende de son père, lequel la tenait sans doute du sien. Or, il a été prouvé, de tout temps, qu'il y a fort souvent une très grande part de vérité dans la tradition orale transmise de génération en génération.

 

2- La conférence de L. Jordanov met en relief des faits dont on a peut-être oublié de souligner l'importance. La Bulgarie et la France ont assisté à des brassages de populations, la France – déjà terre d'asile- ayant "accueilli" des Bogomiles, la Bulgarie ayant vu passer de nombreux Croisés en route vers la Palestine. De ce fait - et nous n'en sommes qu'aux suppositions les plus gratuites -, on peut admettre que certains Croisés - en particulier de la 4e Croisade, qui avait été détournée de son but par les Vénitiens ­ se soient fixés en Bulgarie : la preuve nous en est donnée par tous les noms de lieux rappelant leur passage. Il se pourrait donc que l'un d'eux se soit installé non loin de Tarnovo, où justement était prisonnier l'empereur Baudouin de Constantinople. Il est, aussi, possible que, fidèle au souvenir de son chef, il ait donné à son fils le prénom de Baudouin, et que la tradition se soit ainsi perpétuée de génération en génération. On admettrait donc volontiers l'hypothèse d'un Baudouin de Ronsard, d'autant plus que le prénom de Baudouin n'est pas slave (on le trouve surtout très répandu en Flandre, Hainaut …). Baudouin de Ronsard ne serait donc que le descendant d'un Croisé, parti vers la France pour se mettre au service de Philippe de Valois. Ce n'est pas un exemple exceptionnel puisque l'on sait qu'à la bataille de Crécy, Philippe VI fut aidé par Jean l'Aveugle, roi de Bohême, qui lui avait amené ses Bohémiens, c'est-à-dire des Tchèques. Dans ces conditions, pourquoi pas des Bulgares? surtout s'ils sont descendants de Croisés. Avides d'aventures, et à l'appel du sang, ils seraient venus offrir leurs services au roi de France.

 

Mais il faut préciser que Ronsard, parlant de son ancêtre, n'évoque pas cette possibilité d'un descendant de Croisé, lui qui, par ailleurs, hésite pour situer le marquisat de Ronsard en Bulgarie, en Hongrie, en Moravie, en Pologne même, se déclarant par deux fois "germain" ou "germanique". Voilà une hésitation qui ne peut qu'étayer la thèse selon laquelle les prétentions du poète ne sont que pure et simple fiction poétique.

 

3- Quant à la traduction de "Kapinovo" en "Ronsard", c'est certes une hypothèse séduisante. Mais il faudrait alors admettre que la famille de Baudouin est entièrement bulgare, et depuis toujours. Cette thèse s'oppose à la précédente - beaucoup plus plausible- et aurait tendance à oublier un peu trop rapidement que le nom de Baudouin est d'origine occidentale, d'une part, et que, d'autre part, le nom de Ronsart existe en Vendomois dès le XIe s, suivant l'affirmation de M. Martelliere, que confirme H. Longnon, lorsqu'il signale la famille Ronsardi de Parme descendant d'un Ronsard vendômois, avant le XIVe s.

 

4- La thèse roumaine du Bano Marucini et celle bulgare du voïvode Baldu de Kapinovo reposent sur la traduction de Marucini et de Kapina par le mot français "ronce", ce qui implique que, là, réside l'étymologie du nom de Ronsard. On en veut pour preuves les ronces qui brûlent ("ronces ardentes"= ronce ard = Ronsard) representées sur la cheminée de la grande salle de la Possonnière.

 

Mais ne faut-il pas penser aussi aux armes que porte la famille :"D'azur à 3 rosses d'argent l'une sur l'autre"? La rosse que l'on appelle aussi "rousse" n'est-elle pas, comme l'a dit Amadis Jamyn, disciple et secrétaire du poète, ce "poisson qui des Ronsards nomme la race" ? Ces armes, comme beaucoup, ne sont-elles pas parlantes et ne font-elles pas allusion au nom de Rossart, que l'on trouvait aussi orthographié, aux XVe et XVIe s., Roussart, Ronssart, avant de devenir Ronsart puis Ronsard? On est alors loin des "ronces" roumaines ou bulgares…

On pourrait ainsi échafauder une quantité d'hypothèses. Mais il semble acquis que si les Ronsard nous viennent des pays danubiens, ils sont les descendants d'un Croisé. Dans ce cas, d'ou "re"viendraient-ils ? Si nous examinons la carte de la péninsule balkanique (doc.1), nous voyons que la Thrace est partagée aujourd'hui entre trois pays : la Grèce, la Turquie et le sud de la Bulgarie. Donc, si nous reprenons les vers de l'élégie à Belleau, le seul endroit où le Danube est le plus proche de la Thrace ne peut être que le nord de la Bulgarie, comme l'ont d'ailleurs souligné MM.Szamota et Martellière.

Alors Ronsard est-il un gentilhomme vendômois de pure souche, ou au contraire faut-il vraiment chercher son origine en Bulgarie? Il est difficile de se prononcer. Il faudrait pour cela découvrir des documents antérieurs à Pierre de Ronsard. Ils existent peut-être quelque part en Europe. Mais surtout, il serait nécessaire de retrouver ce qui concerne le premier Ronsard connu en Bas-Vendômois, prénommé Baudouin, que M. de Rochambeau aurait vu "figurer dans des actes de 1328 à 1340".

Comme l'affirmait, à Saint-Cosme, M. Bellanger, Président du Syndicat d'Initiative de Montoire : "Nous sommes arrivés à un point ou entre la certitude absolue que nous désirerions avoir et le doute systématique que nous ne pouvons plus avoir, il y a du plausible, du probable, du possible."

 

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Lubomir Jordanov, comme il en avait exprimé, à plusieurs reprises, le désir, a vu son souhait réalisé. Un Musée Ronsard a été inauguré à l'Université Cyrille et Méthode de Vé­liko Tarnovo, le 15 juin 1981. A côté du buste du poète, of­fert par les"Amis de Ronsard et du Prieuré de Saint-Cosme", et des urnes contenant un peu de terre de Couture et de Saint­Cosme, on peut voir une bonne centaine de documents  - dont certains ont été offerts par le SI de Montoire et son Président -, sur les rapports entre la France et la Bulgarie depuis le VIIe s., sur les lieux ronsardiens, la Pléiade, des fac-­similés, des œuvres critiques sur Ronsard, sa vie et son oeu­vre, des partitions de compositeurs ayant mis ses poèmes en musique...

 

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Nous ne saurons peut-être jamais la Vérité sur cette affaire, mais l'essentiel est que, grâce à Ronsard, soient créés des liens culturels entre des pays si éloignés, et que, aux yeux de tous, notre poète reste l'ambassadeur de cette culture française pour laquelle les étrangers éprouvent un profond respect, et qui rayonne encore dans le monde entier.

 

Jean-Paul FERNON

Montoire 1980-1985

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

  

LAUMONIER, Paul,  Commentaire historique et critique de la "Vie de Ronsard" par Claude Binet.

LONGNON, Henri, Essai de biographie de Pierre de Ronsard in Bulletins de la Société Archéologique du Vendômois,1913­- 1916 - 1924.

Abbé FROGER, Recherches sur la famille Ronsard in Revue Archéologique du Maine, 1884

HALLOPEAU, L.A. , Le Bas-Vendômois, 1906.

COHEN, Gustave, Ronsard, sa vie et son œuvre, Gallimard­ 1924 - réédition 1956.

SERGHERAERT, Gaston, Présence de la Bulgarie dans les Lettres françaises expliquée par l'Histoire, Editions de la Pensée Moderne,1963.

Revue OTETCHESTVO du 6 février 1976, Sofia.

Conférences-débats de Lubomir JORDANOV à Montoire et à Saint-Cosme  des 28 et 29 novembre 1980.

                                                  © Jean-Paul FERNON - 2005